Le COSMOS s'en mêle #5 - Violences sexistes et sexuelles : pourquoi le sport est-il particulièrement concerné ?
Dans cette rubrique, nous décryptons les grandes tendances sociales et les sujets de société qui concernent le secteur sport et ses organisations, afin de donner des clés de compréhension aux acteurs du sport.
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La libération de la parole au sujet des violences sexistes et sexuelles (VSS) dans le sport suite au mouvement #MeToo (2017) et au témoignage de Sarah Abitbol (2020) démontre que le sport est parfois un espace de violences. Il est important de comprendre l'ampleur de ces violences et les dynamiques spécifiques à l'écosystème sportif, pour espérer lutter efficacement contre les violences sexuelles et créer un environnement empêchant leur reproduction.
Violences sexistes et sexuelles : de quoi parle-t-on ?
Les violences sexistes et sexuelles recouvrent des situations dans lesquelles une personne impose des comportements ou des propos à caractère sexiste ou sexuel à une autre personne qui n'y a pas consenti. Les principales infractions sexistes et sexuelles identifiées dans le droit français et punies par la loi sont : l’outrage sexiste ou sexuel, l’exhibition sexuelle, la diffusion d’image d’autrui à caractère sexuel, le harcèlement sexuel, la corruption de mineur, l’atteinte sexuelle, l’agression sexuelle, le viol, l'inceste, ...
Retrouvez les définitions détaillées dans le guide de la MIPROF (Mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences et la lutte contre la traite des êtres humains).
Il est difficile de mesurer précisément l'étendue des violences sexuelles en France, mais l'analyse de l'association Nous toutes, réalisée à partir de l’enquête Vécu et ressenti en matière de sécurité du ministère de l’Intérieur, établissait en 2022 les estimations suivantes :
- 217 000 femmes de 18 à 74 ans ont été victimes d’au moins un viol, tentative de viol ou agression sexuelle durant l'année, soit près d'1 femme sur 100. Cela signifie qu’un viol ou une tentative de viol a lieu toutes les 2 minutes 30 envers une femme en France.
- La même année, 31 000 hommes ont été victimes d’au moins un viol, tentative de vol ou agression sexuelle.
- Au total, 248 000 personnes ont été victimes d’au moins un viol, tentative de viol ou agression sexuelle en 2022.
Le sport est également un espace dans lequel se produisent des violences sexistes et sexuelles. La plateforme Signal-Sports créée en décembre 2019 par le ministère des Sports permet aujourd’hui de recueillir les signalements de violences dans le secteur sportif (violences sexistes et sexuelles, mais aussi violences physiques, violences morales, …).
Le bilan de la plateforme pour l’année 2025 permet d’obtenir des chiffres concernant les signalements pour violences dans des structures sportives :
- 872 signalements ont été enregistrés en 2025. Cela représente une hausse de +64% de signalements entre 2025 et 2024, et +140% entre 2023 et 2025.
- 60% concernent des faits de violences sexistes et sexuelles, soit 523 signalements.
- 936 mis en cause sont recensés et 91% sont des hommes (proportion stable par rapport aux années précédentes) : 64% des mis en cause sont des éducateurs sportifs (professionnels, stagiaires ou bénévoles), 20% sont des dirigeants de structures, 3% sont des arbitres et 3% sont des intervenants occasionnels.
- 67 fédérations sont concernées, la question des VSS n’étant pas circonscrite à quelques disciplines.
Ces violences sont des violences genrées (majoritairement exercées sur des femmes par des hommes) et sont majoritairement exercées sur des mineurs :
- 77% des victimes de violences sexistes et sexuelles étaient des femmes (Signal Sport 2025).
- 76% des victimes de violences sexistes et sexuelles étaient des mineurs (Signal Sport 2025).
L’usage de cette plateforme n’a cessé de se renforcer ces dernières années, notamment depuis qu'il est obligatoire de prévoir l'affichage des coordonnées de Signal Sport dans les structures sportives : cela permet un meilleur suivi et une meilleure prise en charge des signalements, sans être un recensement exhaustif de toutes les violences.
Les facteurs de violences dans le secteur sportif
Selon le Rapport sur la proposition de loi, adoptée par le Sénat, visant à renforcer la protection des mineurs et l’honorabilité dans le sport (n°1396), « le taux d'exposition des sportifs aux violences sexuelles [serait] deux fois supérieur à la moyenne nationale : 11,2% des sportifs interrogés contre 6,6% hors sphère sportive, le premier taux étant par ailleurs jugé sous-évalué ». Ce rapport souligne ainsi « le caractère à risque du milieu sportif en matière de violences », notamment de violences sexuelles, constat corroboré par de nombreuses études réalisées dans différents pays.
Un certain nombre de facteurs spécifiques au secteur sportif augmente le risque d'exposition à des VSS, à tous les niveaux de pratique. Différents facteurs de risque ont ainsi été identifiés, dans le cadre de travaux menés par l'Institut national de Santé publique du Québec, en lien notamment avec l'organisation de la pratique sportive et la relation entraineur-athlète (qui est souvent une relation asymétrique, aux limites mal identifiées).
Les conditions organisationnelles et sociales de la pratique sportive
Les conditions d'organisation de la pratique sportive renforcent parfois l'exposition des athlètes à des violences.
Tout d'abord, le sport a longtemps été marqué par une forte tolérance et une normalisation de la violence (physique ou morale) des relations interpersonnelles, principalement entre athlètes et entraineurs. Cette normalisation a pu être alimentée par les athlètes, les acteurs du système sportif, les médias ou encore le grand public.
La hiérarchie sociale des organisations sportives reste très genrée, avec un déséquilibre des pouvoirs entre les hommes et les femmes : les femmes sont moins nombreuses aux postes de cadres et de cadres dirigeantes, et les postes d'entraineurs ou d'encadrants sont majoritairement occupés par des hommes. Cette hiérarchie crée des conditions de domination qui augmentent les risques de violences, notamment sexuelles.
Le sport est également un écosystème dont les valeurs dominantes encouragent parfois des valeurs traditionnelles, identifiées comme « masculines », avec une certaine valorisation de la conformité aux exigences de la performance et de la capacité à être plus résistant, ce qui empêche parfois la reconnaissance des vulnérabilités et des agressions vécues.
Les organisations sportives ont longtemps appliqué une culture du silence, malgré les potentiels soupçons des cas de VSS, comme l'a notamment souligné le Rapport sur la proposition de loi, adoptée par le Sénat, visant à renforcer la protection des mineurs et l’honorabilité dans le sport (n°1396). Les auteurs de violences sexuelles n'étaient alors que peu poursuivis et la parole des victimes inaudible.
Des relations asymétriques, aux limites mal identifiées
La relation asymétrique entre un entraineur et des athlètes crée également des risques d'exposition aux violences sexuelles.
Ces relations peuvent être considérées comme asymétriques, car il y a parfois un déséquilibre de pouvoir entre l'entraineur (adulte, bénéficiant de la confiance des institutions et des parents, reconnu pour sa capacité à contribuer à la carrière des athlètes) et les pratiquants (souvent mineurs, peu informés des risques et des limites de la relation construite avec leur entraineur, et parfois soumis à un certain contrôle en vertu de la recherche de la performance). Ce déséquilibre peut devenir nocif et faciliter les violences.
Les différences de genre et d'âge entre les entraineurs et les athlètes aggravent parfois ces relations asymétriques (alors que, en droit français, toute atteinte sexuelle commise par un adulte sur un.e mineur.e de moins de 15 ans est interdite et considérée comme non consentie selon l'article 227-25 du Code pénal).
Enfin, malgré une prise de conscience des risques et le renforcement des mécanismes de préventions, les frontières et les limites à respecter sont parfois difficilement identifiés dans ces relations, en raison notamment de l'absence de règles claires et de l'acceptation de certaines règles tacites. Ainsi, certains fonctionnements aujourd'hui considérés comme inacceptables étaient auparavant acceptés, voire considérés comme normaux, dans l'organisation des entrainements ou des compétitions. Cette absence de limites claires découle également de la proximité émotionnelle et physique s'instaurant parfois entre l'entraineur et le pratiquant, en raison du temps passé à l'entrainement et de l'enjeu que peut représenter la réussite sportive (dans le cadre d'une pratique de haut niveau, par exemple). Il est alors du devoir de l'entraineur de connaitre les limites.
Ces facteurs ne sont pas exhaustifs, mais sont des premiers éléments permettant de comprendre les spécificités de l'écosystème sportif et la reproduction de violences dans cet écosystème.
Prises de conscience et dispositifs de signalement
La reconnaissance du problème que sont les violences sexistes et sexuelles, suite notamment au mouvement #MeToo (2017) et au témoignage de Sarah Abitbol (2020), qui sera suivi d'autres témoignages, a permis la mise en place de différents dispositifs et démarches permettant une meilleure protection des athlètes et pratiquant.e.s.
La création de la plateforme Signal-Sport, dispositif centralisé de recueil des signalements de violences (sexuelles, physiques, morales), a permis de généraliser les démarches de sensibilisation, de signalement et de sanction des institutions.
Le contrôle d'honorabilité (contrôle systématique annuel du bulletin n°2 du casier judiciaire et de l'inscription au FIJAISV, fichier judiciaire automatisé des auteurs d’infractions sexuelles et violentes) appliqué aux encadrants sportifs rémunérés, a été renforcé par la Loi du 8 mars 2024 visant à renforcer la protection des mineurs et l'honorabilité dans le sport. Cette loi instaure une application du contrôle d'honorabilité à l'ensemble des personnes susceptibles d'intervenir au contact d'enfants (tels que les encadrants sportifs bénévoles), et un renouvellement annuel de ce contrôle.
Ces évolutions institutionnelles et juridiques permettront à l'avenir de renforcer la protection des pratiquant.e.s.
D'autres actions ne relevant pas d'un cadre juridique, relatives par exemple à la sensibilisation et à la formation des bénévoles, des pratiquants, des salariés, des dirigeants ou encore des parents de pratiquants, sont également de plus en plus nombreuses et restent nécessaires pour garantir la mise en place de mesures de protection et espérer réduire, à terme, l'ampleur des violences sexuelles dans l'écosystème sportif. Les violences sont le résultat d'un cumul de facteurs individuels et collectifs, et il convient donc d'agir pour transformer en profondeur l'écosystème sportif.
Le travail de terrain mené par des associations spécialisées telles que Alice Milliat Foundation, Colosse aux pieds d'argile, Rebond, La voix de Sarah et toutes les associations qui se mobilisent pour lutter contre les VSS est donc essentiel, et doit entrainer une mobilisation des associations sportives.
Pour découvrir les documents sources de ce travail et aller plus loin :
- Pour signaler des violences, mobiliser la plateforme Signal Sport et contacter des associations spécialisées.
- Pour comprendre les facteurs possibles d'exposition au risque de violences sexistes et sexuelles dans l'écosystème sportif, lire l'étude complète de l'Institut National de Santé publique du Québec.
- Pour se former à connaitre et prévenir les VSS, notamment envers les mineurs, suivre les actions de l'association Colosse aux pieds d'argile et s'inscrire à la formation « Violences sexuelles : connaître les infractions, les prévenir et savoir agir » organisée en partenariat avec l'organisme de formation du COSMOS.
- Pour renforcer la sensibilisation des pratiquants, suivre les actions de l'association Alice Milliat Foundation.